Kamloops (Catholic Register)

"Le Christ montrera la voie"

Suite aux récentes découvertes de tombes anonymes sur le site du pensionnat de Kamloops (C.-B.) et à l'école Marieval (Sask.), nous avons contacté David Frank du centre Holistique Ahousaht (C.-B.) pour nous aider à comprendre ces faits difficiles.
Marta Zaknoun

Pouvez-vous s'il vous plaît nous donner un peu de contexte sur votre travail avec les communautés autochtones?

Je travaille pour la Première Nation Ahousaht à travers le centre Holistique Ahousaht des services familiaux côtiers.
Nous avons des programmes pour former des personnes dès leur plus jeune âge pour devenir des guérisseurs, qu'il s'agisse de faire de la médecine traditionnelle ou de faire des cérémonies ou de faire un travail pratique avec des personnes qui ont été affectées par leur santé ou affectées par un traumatisme.

Et lorsque vous parlez de traumatisme, travaillez-vous principalement avec des personnes qui ont dû fréquenter des pensionnats autochtones ou qui en sont également affectées d'une manière ou d'une autre?

Oui, c'est cela. Nous avons eu deux pensionnats ici. L'un était dirigé par les anglicans et l'autre par l'Église catholique. Quand on parle de traumatisme, c'est aussi de tentatives de suicide, nous en avons beaucoup et nous travaillons pour aider avec l'impact des nouvelles de Kamloops et des événements de ce genre. Nous travaillons également avec des personnes de tous les âges, autochtones et non autochtones également. Nous travaillons avec toute personne qui demande de l'aide.

Nous avons tous été très choqués par la découverte des tombes anonymes à Kamloops et c'est triste d'entendre cela, mais les gens savaient que cela existait. Qu'avez-vous entendu des peuples autochtones avec lesquels vous travaillez et interagissez ? Comment se sont-ils sentis et qu'en avez-vous pensé ?

Les personnes qui nous ont contactées ont été à nouveau vraiment traumatisées même si elles le savaient. La façon dont cela est sorti dans les médias les a simplement traumatisés à nouveau. Il y a beaucoup de colère, et il y a beaucoup de tristesse. Et l'idée de retourner là où ils étaient est difficile pour les survivants, c'est-à- dire les personnes avec lesquelles nous travaillons principalement.

Donc, en tant que survivants, certaines personnes sont encore un peu dans leur traumatisme. Nous espérons que bientôt ces personnes soient capables de sortir du mode de survie et qu’elles puissent commencer à s'épanouir dans la société. De cette manière, lorsqu’ ils regardent une situation comme Kamloops, ce ne sera plus traumatisant, mais un endroit où ils peuvent puiser de la force dans les choses qu'ils ont vécues et peut-être devenir une personne plus forte et se tenir debout dans cette société. C'est ce que je veux que notre peuple puisse faire.

Quant à moi, j'étais au courant de ces événements, pas nécessairement de Kamloops, mais ici à Ahousaht, les pensionnats ici aussi ont eu des morts. Mon frère aîné a dit qu'il avait vu un jeune garçon être poussé dans les escaliers. Certains en ont été témoins, personnellement, je n'ai rien vu de tel, mais j'ai aussi eu ma propre histoire.

Êtes-vous allé dans un pensionnat? Puis-je vous demander quelle a été votre expérience ?

Oui, je suis allé à l'école chrétienne et à Mission City et j'ai également été dans un hôpital indien.
J'ai travaillé sur moi-même pendant longtemps. J'étais alcoolique et je prenais de la drogue. J'ai tenté de me suicider trois fois, mais j'ai surmonté les agressions sexuelles que j'ai subies au pensionnat et même à l'hôpital indien. J'étais là-bas à un jeune âge. C'était vraiment difficile pour moi; on m'a mis dans une petite pièce avec une seule lumière au plafond et j'ai été attaché au lit. Je ne sais pas pourquoi, peut-être parce que je pleurais trop. J'essaie juste de le justifier pour eux, mais je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas combien de temps j'étais là, mais je sais que c'était long car j'ai compté de nombreux petits déjeuners et de nombreux dîners. Quand je suis sorti, ils m'ont mis au travail général et ils m'ont également attaché à nouveau.
Et puis, le pensionnat était difficile. C'était des moments de solitude, des moments de faim, nous avions très peu à manger. Des abus sexuels se sont produits là-bas et pas seulement sur moi-même, mais j'en ai été témoin sur un autre enfant. Aussi, nous travaillions deux jours par semaine en travaux manuels, en équipe de trois. J'ai vu les garçons plus âgés torturer un jeune garçon blond qui faisait partie de mon équipe. Ils lui ont fait des choses qui m'ont traumatisées aussi.
Comme je l'ai dit, j'ai tenté de me suicider trois fois, la dernière fois que j'ai tenté de me suicider, j'ai lancé un défi à Dieu et je lui ai dit : «Je ne pense pas vraiment que tu existes si tu permets que tout cela arrive.» J'ai dit: « Montre-moi que tu existes.» J'avais un fusil ; j'allais me tirer une balle. Puis il y eut un coup insistant à la porte. J'ai fini par poser le fusil, et je suis allé répondre à la porte. C'était un prêtre. Je pleure maintenant pour gratitude envers lui.
Il est entré et il a dit : « J'ai eu envie de venir vous voir. Je ne sais pas pourquoi ». Il était en route pour la ville parce qu'il allait y avoir une compétition d'athlétisme des Jeux indiens. Il avait envie de me voir, alors nous nous sommes assis et avons parlé. Je lui ai raconté mon histoire.
Bon, il connaissait un peu ma famille et il m'a dit : « Tu dois te remettre dans ta tradition tout de suite, pour que tu puisses te remettre sur pied. Je viendrai avec toi et je t’aiderai si tu le souhaites. » Donc, nous l'avons fait et il est devenu mon ami, et je l'aime vraiment. Dieu doit avoir un grand sens de l'humour pour envoyer un prêtre me sauver. J'en suis reconnaissant.

Merci pour la volonté de partager cela avec nous.


Comme je l'ai dit, je ne suis plus en mode de survie, je m'épanouis dans cette communauté, donc je peux atteindre ces endroits et ne pas me sentir piégé.

Donc, en tant que personnes, et en particulier en tant que catholiques qui écoutent votre histoire, quels sont, selon vous, les faits que nous devons examiner et essayer de comprendre ?

Je suis catholique aussi. Je ne peux parler que de mon expérience pour le moment. Avec mon ami prêtre, nous avons eu de nombreuses conversations et je lui ai dit une fois: « Vous savez ? J'aimerais vraiment avoir des excuses, ou que l'Église s'excuse auprès de moi.» C'était avant toutes les affaires judiciaires. Alors ce prêtre a demandé à ses supérieurs. Il est revenu et il a dit : « Non, ils ne feront pas ça. Ils ont peur des poursuites contre eux. » J'ai dit: « Je ne sais pas quoi faire, parce que j'en ai besoin.» Tout ce que je voulais, c'était des excuses, je ne voulais pas d'argent, ça me donnait l'impression d'être une prostituée.
Puis un nouvel évêque est venu et, dans sa première année, il me demandait les mêmes choses que vous. Et je lui ai raconté la même histoire. Il s'est assis et a écouté, puis il a dit : « Je vais vous présenter mes excuses pour l'Église. Il s'est excusé pour tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai vécu. Il s'est excusé. Cela signifiait tellement pour moi, on m'a cru. La partie de l’argent était comme si quelqu'un disait : « nous vous donnerons l'argent, mais nous ne vous croyons toujours pas ». En revanche quand cela a eu lieu, cela m'a tellement touché parce que cela m'a libéré. C'est tout ce que je voulais, c'est ce que beaucoup d'entre nous veulent. C'est ça.

Parfois, j'ai l'impression que les dirigeants de l'Église, pas la congrégation, se comportent comme dans l'histoire du Bon Samaritain, où ils voient les Indiens des Premières Nations allongés sur le bord de la route et préfèrent traverser de l'autre côté de la route et couvrir leur visage pour éviter de voir. « Je n'ai pas vu ça. Je ne le vois pas. Je n'y crois pas ». Tout ce que nous voulons qu'ils fassent, c'est de venir nous chercher et de dire : « Nous sommes désolés de tout ce qui s’est passé. Nous en sommes désolés ».
Et je me dis : tu sais quoi ? Que dirait le Christ ? « Oh, vous de peu de foi ». L'argent n'est pas ce dont on a le plus besoin ; au lieu de cela, ce qui est nécessaire, c'est des excuses sans peur, mais avec une réelle compassion. S'excuser simplement pour le mal qui a été fait. Et c'est la foi, c’est la foi en Dieu. Je ne vois pas ça pour le moment.

Vous dites donc que si notre foi est plus forte, nous aurions moins de difficulté à faire face aux blessures et aux erreurs du passé ?

Oui, effectivement. Et si vous avez la foi, on veillera sur vous.
Je veux vous raconter ceci : j'avais huit ans quand je me suis retrouvé à l'hôpital indien. Ils m'ont mis dans une chambre et je me suis allongé là, j'ai pleuré et pleuré et j’ai entendu une voix : « N'aie pas peur mon fils, je serai avec toi. Je serai avec toi, mon fils. »
Longtemps après, j'ai entendu de nouveau cette phrase par un jeune prédicateur évangéliste qui est venu dans notre ville. Elle m'a frappé à ce moment-là : « J'ai toujours été là. » J'ai pleuré parce que j'avais oublié à cause de mon manque de foi. J'avais oublié que j'avais entendu cette voix.

Lorsque vous avez parlé des excuses, j'ai compris que vous pensiez que cela pourrait aider les victimes autochtones à se libérer et à guérir. Cependant, nous avons parfois l'impression que les médias peuvent pousser à trouver une solution rapide, ou des excuses superficielles et immédiates. Au lieu de cela, il semble que ce dont nous avons besoin, ce sont des excuses qui tiennent compte de la blessure et des faits, des excuses qui viennent d'un sentiment profond, où nous avons réellement examiné les choses et fouillé dans les détails.

Oui, c'est ce qui est nécessaire. Je ne pense pas que les excuses forcées soient ce dont nous avons besoin en ce moment, pour moi en tout cas, mais pour d'autres, ça pourrait être quelque chose qui leur conviendrait. Je ne veux pas que le pape François soit manipulé pour s'excuser. C'est un grand chef, il doit se manifester, avoir foi dans le Christ et en Dieu et assumer la responsabilité de ce qui s'est passé.

Votre histoire personnelle donne de l'espoir d'une certaine manière, car il est incroyable que vous ayez traversé tout ce que vous avez vécu, et que non seulement vous ayez la foi, mais que vous soyez un croyant catholique. Comment avez-vous réussi à concilier la douleur que vous avez vécue dans les pensionnats avec votre foi ?

Je détestais l'Église catholique. Je détestais les prêtres, les religieuses et l'Église catholique. Je les détestais. Et je détestais les blancs. Ce n'est que lorsque ce prêtre est venu frapper à ma porte que j'ai réalisé que ce n'était pas toute l'Église catholique, la congrégation, tous les prêtres et les religieuses qui faisaient la queue pour m'abuser sexuellement. Ce n'était pas le cas. C'était juste un homme, un prêtre.
Alors j'ai découvert que c'était une sorte de fuite pour moi. C'était plus facile pour moi de faire ça, de blâmer tout le monde. Non, je ne peux plus les juger et les traiter de mauvais à cause de la façon dont j'ai été élevé par ma mère et mon père qui m'ont appris l'humilité.
Je ne peux pas juger toute l'Église parce qu'une poignée de personnes nous ont rabaissés et abusés. J'ai évité de dire le nom des personnes qui m'ont blessé. Mettre des noms et des visages sur les choses, c'était un travail difficile pour moi. Lorsque j'ai commencé à le faire, j'ai eu besoin d'aller voir un psychothérapeute. J'ai réalisé que la liberté ne se résume pas au simple fait de pardonner. Ma façon d'être ne me donnait pas le droit de haïr les gens.
Quand j'étais enfant, j'avais une tradition de me rendre avec mes parents à la rivière, tôt le matin, avant le lever du jour. Nous faisions des prières dans l'eau en été. Mon père me réveillait tôt et disait : « On y va maintenant. » Je devais me lever et me préparer dès qu'il avait passé la porte. Puis ma mère prenait son chapelet et commençait à le réciter sur la route, jusqu'à la rivière. Mais sur notre chemin, il n'y avait pas de lumières ou quoi que ce soit. Je disais à mon père, « comment allons-nous voir », parce qu'il n'avait pas de lampe de poche. Et il me disait, « Aie la foi, mon fils, aie la foi. » On arrivait à la rivière, on rangeait le chapelet et on commençait nos rituels traditionnels dans l'eau.
Quand j'étais au secondaire, je rentrais à la maison pour Noël. Et je le faisais encore, pour aller tôt le matin à la rivière. Il faisait encore nuit, et quand je rentrais à la maison, mon père avait de la nourriture sur la table - du gruau, des toasts et du café. « Tiens, mon fils, comment c'était ? » Je répondais : « C'était bien, vraiment bien. C'est mieux que d'aller à l'église, de s'agenouiller et de prier. » Mon père est resté silencieux. Je savais que j'avais dit quelque chose de mauvais. Il a rangé la nourriture et a dit : « Il faut que tu retournes dans l'eau : tu ferais mieux de demeurer humble. » J'ai dit : « Je l'ai fait. » Et il m'a répondu : « Non, tu ne l'as pas fait, tu es déjà en train de dénigrer la façon dont les autres prient ; nous ne faisons pas cela. Tu dois faire preuve d'humilité ; tu parles de la façon dont ta mère et moi prions à l'église comme si tu étais plus grand que nous. Tu ne l'es pas ; nous ne sommes pas plus grands que toi non plus. Tu retournes là-bas dans l'eau. » Cela m'a appris l'humilité. Une voie n'est pas meilleure que l'autre et maintenant je vis les deux traditions. Je vais à l'église, et je participe aussi aux cérémonies traditionnelles.

Nous souhaitons tous la réconciliation et la guérison, que voudriez-vous voir se produire maintenant, y compris chez les laïcs catholiques ?

Je voudrais voir l'Église redevenir comme le Christ et avoir la foi.
Vous connaissez l'histoire de la venue de l'Antéchrist. L'Antéchrist est venu il y a un certain temps déjà. L'Antéchrist a abusé sexuellement des enfants et nous a enlevé des choses.
Cela va prendre un certain temps pour que les choses aillent mieux pour notre peuple. Mais des excuses sincères sont toujours un bon début, et le Christ montrera la voie.
J'aimerais que davantage de membres de la congrégation se lèvent et disent : " Nous pouvons vous aider à faciliter les choses. Comment pouvons-nous aider à vous alléger la tâche ?" Vos actions parlent, et les prières aussi.