Photo: Association Tombée du Nid

Une ouverture vers l’Autre

En Janvier nous avons “rencontré” la famille Noël durant une conversation organisée par la platforme culturelle virtuelle É-née. Cette conversation nous a ému et éveillé notre desir d'ouverture et de rapport avec l'Autre.
Dominique Robb

Il y a quelques semaines, j’ai “rencontré” la famille Noël grâce à deux conversations orchestrées par É-née et animées par Jean-François Thiry. É-née est une plateforme crée l’année passée, en pleine pandémie, afin que nous ne restions pas seuls et qu’ensemble nous continuions de vivre et de voir les belles choses qui se passent autour de nous. 
La première entrevue a lieu en mai 2020. Clotilde et Nicolas Noël, en présence de leur fils aîné Côme, nous ont parlé de leur famille et de leur désir d’adoption. Les Noëls ont aujourd’hui neuf enfants: six biologiques et trois adoptés. Ce qui démarque cette famille, outre les nombreux membres, c’est que les deux sœurs et le frère adoptés sont handicapés. 

C’est après la naissance de leur quatrième enfant que Clotilde et Nicolas ont vu germer le désir d’adoption. Ce désir a mûri et s’est amplifié au fil des années, mais il s’est avéré assez tortueux
au niveau administratif. Ce qu’ils précisent, c’est que leur désir initial n’était pas nécessairement d’adopter un enfant handicapé, mais plutôt d’aimer un autre enfant et de lui offrir une famille.
Par contre, les lois sur l’adoption en France, où vivent les Noël, priorisent les couples qui ne peuvent pas avoir d’enfants biologiques. Les familles avec des enfants peuvent adopter, mais seulement des enfants handicapés.
Devant cette réalité, la famille Noël s’est agrandie, petit à petit, pour accueillir Marie, Marie-Garance et Frédéric. 
La deuxième entrevue, tenue en janvier 2021, s’est déroulée autour de leur fondation, Tombée du Nid. La fondation met en lien et soutien les familles qui ont des enfants handicapés.
Nous avons aussi fait la connaissance de Caroline et Guylain, un couple qui, à travers la rencontre de la fondation et de Clotilde, a décidé d’adopter un enfant porteur de trisomie 21. Plusieurs choses m’ont marquée lors de ces deux rencontres et m’ont aidée à comprendre que je désire être ouverte vers l’autre. D’abord, j’ai été frappée par les choses que Clotilde et Nicolas ont apprises à travers l’individualité de chaque enfant. Avec l’adoption de Marie, la vie de leur famille a été transformée: non pas comme une fin de liberté - comme certains leur disaient - mais comme tremplin vers une vie. Marie est porteuse de trisomie 21 et donc elle ne fait pas les choses au même rythme que ses frères et sœurs. Avec Marie, Clotilde dit avoir appris à être plus présente et à ralentir, à revisiter certaines priorités.
Avec l’arrivée de Marie-Garance, les Noël ont été confrontés à la fragilité de la vie humaine. En effet, les handicaps physiques de Marie-Garance ont nécessité plusieurs voyages urgents à l’hôpital. Souvent sa vie ne tenait qu’à un fils. Clotilde raconte avec du recul que ces épisodes lui ont fait comprendre que la richesse et la profondeur de la vie de sa fille – comme celles de chacun d’entre nous - n’ont rien à voir avec sa durée. Elle raconte qu’ils vivent chaque jour dans le moment présent pour voir ce qui leur est donné. Frédéric, le dernier mais non le moindre, était déjà âgé de deux ans lors de son adoption. Il était tellement heureux d’avoir une famille, mais il était également conscient de l’abandon de sa famille biologique. Outre les défis psychologiques, les défis alimentaires liés à sa condition ont
gardé les parents Noël réveillés de nombreuses nuits, souvent à ramasser du vomi. Clotilde a compris qu’elle pourrait facilement tomber en morceaux face à l’immense tâche et la fatigue de ces nuits blanches. Cependant, elle affirme qu’il faut rire dans ces situations, sinon cela devient trop lourd.

La deuxième chose qui m’a vraiment touchée, c’est l’humanité que Nicolas a vue lors d’un rendez-vous pour Marie-Garance. Il raconte qu’il l’a amenée pour ajuster un corset de soutien:
puisqu’elle ne parvient pas à se tenir seule, le corset lui permet d’avoir une posture plus confortable. Ce corset est fabriqué sur mesure par un homme que Nicolas appelle "l’artisan".
Nicolas raconte avec émotion comment cet artisan, un grand homme avec des tatouages, était d’une douceur incroyable avec sa fille et faisait preuve d’une attention inouïe aux détails. Il travaillait sans relâche pour ajuster son corset (c’en était déjà le énième rendez-vous). Nicolas expliquait que l’artisan habitait à plus d’une heure du centre médical, mais qu’il venait expressément en ville pour le rendez-vous de Marie-Garance. Il s’acharnait pour que le corset lui soit utile tout en étant le plus confortable possible. Quand Nicolas, réfléchissant à voix haute, lui demande s’il est possible d’ajuster un autre siège qu’elle a à la maison, il ne recule pas devant le travail, il s’empresse même de le faire. Lorsqu’il parle de l’artisan, le visage de Nicolas s’illumine et il devient animé. Comme Nicolas, j’ai été profondément touchée par l’artisan totalement présent face à la personne devant lui.

Ces entretiens avec la famille Noël m’ont rappelé une des présentations de l’édition 2020 du New York Encounter qui m’était restée en tête longtemps après. Titrée « A Place for Life » (Une place pour la vie), les trois panélistes ont parlé de l’experience de leurs familles avec leurs enfants. Plus particulièrement, le témoignage de J. D. Flynn m’est revenu en tête. Lorsqu’il parlait de ses deux enfants, adoptés et porteurs de trisomie 21, il parlait avec un amour palpable et une joie visible. Il nous décrivait leur individualité et pour ce faire, il commençait presque toutes ses phrases par « Mon fils, Max… » et « Ma fille, Pia… ». Sa relation avec ses enfants, explicitement exprimée dans sa présentation, a rendu concrète sa relation avec Dieu le Père.
De fait, il raconte comment ses enfants ont de la difficulté à accomplir des tâches simples et ils viennent constamment lui demander de l’aide. Flynn raconte qu’il les aide avec joie et qu’il aime le faire. Il comprend alors que comme ses enfants se tournent vers lui pour de l’aide, il peut se tourner vers le Père pour faire de même. Et le Père s’en réjouit. 

La vie de Flynn et des Noël a été transformée et ouverte à travers leurs enfants. L’autre est un cadeau, disait Flynn: là réside sa valeur. Clotilde et Nicolas utilisent le mot richesse pour décrire l’autre. Peu importe le mot choisi, la valeur de l’autre n’a rien à voir avec ses capacités, son intelligence, son autonomie, mais avec le fait qu’il est présent et qu’il nous est donné.
Clotilde affirme que ce ne sont pas ses enfants qui ont gagné à être adoptés, mais que c’est elle, comme sa famille, qui ne peuvent plus vivre sans eux. On comprend que ce n’est pas une phrase clichée ou une belle attitude, car si les deux entretiens nous ont confirmé quelquechose, c’est que leur vie est loin d’être un conte de fées. Entre l'ampleur administrative des trois adoptions, des longues nuits sans sommeil, du stress et des frustrations, sans compter les multiples séjours à l’hôpital, il faut être motivé par autre chose qu’une belle action.
Les Noël et Flynn sont alimentés d’une foi qui leur permet de regarder l’autre de cette manière.
Pour soutenir ce regard et ce parcours, ils ne sont pas seuls. Entourés d’amis – et pour les Noël, de la fondation – ils s’entraident et se soutiennent à travers les difficultés et l’isolement. Ils s’accompagnent aussi pour témoigner de la joie que leur procurent leurs enfants et pour vivre le quotidien. Ces exemples m’aident à comprendre que cette ouverture n’est possible que grâce à une appartenance. Une image que Clotilde a évoquée lorsqu’elle parlait de l’adoption de Marie-Garance m’a profondément marquée: « notre cœur est cimenté au sien ».
Cette image m’est restée en tête et me rappelle une citation du Psaume 63 dans un passage de l’école de communauté que j’ai récemment lu: « Mon âme se presse contre toi, ta main droite me sert de soutien » (“My soul clings to you, your right hand holds me fast”). C’est peut-être ça aussi, la relation avec le Père: on souhaite profondément appartenir, être ancrés dans une relation qui nous permet de mieux voir ce qui nous entoure. Lorsqu’on voit quelque chose de vrai, on ne veut plus s’en détacher. 
Bien que ma vie soit différente des Noël et de Flynn, moi aussi je désire qu’elle soit ouverte à ce qui est devant moi. En temps de pandémie, cela pose un défi: enfermés chez nous, comment pouvons-nous être ouverts sur le monde? Mais je vois que le simple fait d’avoir ce désir, réveillé par ces rencontres, est déjà une ouverture et une question à suivre. 

Pour regarder les vidéos de la famille Noël, ainsi que tous les entretiens sur la plateforme visitez É-née

Pour regarder “A Place for Life”, cliquer ici