Un jugement pour vivre: mendier

Une critique de "Accatone" (1961) le film de Pier Paolo Pasolini: redécouvrir sa pertinence pour nous aujourd'hui a travers le contraste constant entre notre fragilité et notre tension vers le Mystère.
Comité éditorial

Basé sur ses romans originaux, le film Accattone (1961) du réalisateur Pier Pasolini semble raconter sa propre lutte pleine d'ambiguïté de tendre vers le néant ou le Mystère. Un film qui traite du profane avec la vénération pieuse typiquement réservée aux saints. L'histoire suit le succès professionnel d'Accattone en tant que proxénète téméraire, sa descente dans la pauvreté après l'arrestation de sa prostituée, sa rencontre apparemment sincère avec une femme appelée Stella, et l'ambiguïté méprisable qui plane sur toute leur relation, ainsi que sa lutte intérieure pour décider ce qu'il veut vraiment de la vie. Tous ces événements se déroulent sous la présence inévitable du Christ, rendue cinématographiquement à travers la Passion selon Saint Mathieu de Bach.
Le film s'ouvre avec Accattone montrant sa bravoure alors qu'il risque sa vie en plongeant du rebord d'un pont. Alors qu'un jeune garçon lui demande s'il plongerait avec tout son or, Accattone lui répond en criant : « Je veux mourir avec tout mon or sur moi, comme les pharaons ». Un homme déifié, car même la rivière ne peut l'emporter. Il flirte inutilement avec la mort pour la seule raison de s'affirmer.

Dans Le sens religieux, Luigi Giussani écrit : « seuls deux types d’hommes, à mon avis, sauvent entièrement la grandeur l’être humain : l’anarchiste et le religieux authentique. La nature de l’homme est rapport à l’infini : l’anarchiste est l’affirmation de soi face à l’infini et l’homme authentiquement religieux est acceptation de l’infini comme signification de soi ». À travers le film, le comportement sauvage d’Accattone chevauche la frontière entre les deux personnalités.
Son comportement violent d’affirmation envers sa personne prend une tournure différente à mesure que sa fortune économique décline. La prostituée dont il dépend pour ses revenus a écopé d’une peine en prison pour parjure, le forçant ainsi à vendre ses bijoux. Un de ses amis évoque une prophétie : « Aujourd’hui tu vends ta bague, demain ta chaine, dans sept jours ta montre, et dans 77 jours tu n’auras même plus d’yeux pour pleurer ».
C’est à ce stade qu’Accattone rencontre Stella : leur rencontre est une des scènes les plus marquantes du film grâce à sa révérence. Il la rencontre lorsqu’elle travaille et commence à lui parler, lui demandant si son travail est difficile, si elle est bien payée et si elle est nouvelle. Il lui demande comment elle s’appelle et se présente comme Vittorio, son vrai nom. Après qu'elle se présente, il entonne, avec l'air de plaisanter, « Stella, Stella, montre-moi le chemin, le juste chemin ». Il révèle ses pensées sur cette rencontre fortuite lorsqu’il lui demande : « Dit-moi quelque chose, tu sembles si innocente, comme une petite fille, je ne peux pas expliquer, sans aucune malice ». La présence charnelle humaine le stupéfie.
Il la revoit plus tard par hasard et ils développent une relation qui nous révèle davantage de leurs vies respectives. Lors d’une conversation, Stella lui demande pourquoi il porte le nom Accattone. Il lui explique qu’il existe plusieurs Vittorio, mais il n’y a qu’un seul Accattone.

Bien qu’elle ait clairement bouleversé Accattone et changé l’objet de ses activités, la présence de Stella ne l’empêche pas de lentement retrouver ses anciennes habitudes, de se livrer à des actes « méprisables » et de l’entrainer dans une vie de rue. Lors d’une soirée sociale, Accattone est approché par un homme qui sollicite la présence de Stella à cause de l’intérêt de deux autres hommes. Bien qu’il ne dise pas oui sans équivoque, il se contente de lui répondre : « Laisse-les lui demander ». Incapable de la regarder s’asseoir avec eux, il pique une crise de colère en criant pour exprimer son intention de sauter du pont. Il est éventuellement arrêté, mais ses actions s’opposent à l’expression d’autosatisfaction de la première scène. Alors qu’il s’enduit le visage de boue noire, il montre une expression de misère, comme pour faire écho à son cœur atrophié.
L’incertitude autour des motifs d’Accattone envers Stella se poursuit tout au long du film, miroitant ainsi l’incohérence avec laquelle nous abordons les signes dans notre vie et comment nous saisissons et déprécions souvent les beautés qui nous saisissent, nous poussant à regarder au-delà. Des erreurs, des incohérences, un aveuglement au désir irréductible de notre « moi ».



Pourtant, quelque chose change chez Accattone, malgré la fragmentation de son être. Il commence à travailler afin de maintenir une vie avec Stella – s’éloignant du proxénétisme –, mais il est incapable de soutenir ses efforts. Dans cette situation, à la fin de sa première journée, grâce à d’un moment d’impuissance, une brèche s’ouvre qui permet de murmurer, de manière presque inaudible, « Que Ta volonté soit faite ».
Dans le volume édité Engendrer des traces, Luigi Giussani écrit que «Dans sa faiblesse, chaque homme est un pécheur [;] nous ne pouvons établir aucune vraie relation, à moins que nous ne partions de la conscience d'être pécheurs, de ce qui nous manque et d'où nous échouons. ». Alors que ses nombreuses affirmations de lui-même s’effacent, Accattone prononce en un instant l'expression juste au moment où une once de lourdeur est soulevée, et les désirs du cœur se gonflent intérieurement en un cri de misère et de supplication, incapable de s'exprimer pleinement par cette petite ouverture, sauf par un faible murmure de « Que ta volonté soit faite ». Une tension tendue à laquelle nous revenons, jugée non pas en fonction d'une mesure quantitative ou d'un résultat obtenu, mais en tant qu'amour, exprimé dans ce cri, dans la pleine signification d'une clarté étincelante, un moment de liberté : l'essence d'une affirmation pour un Autre.

Cette nuit-là, il fait un rêve surréel d’une procession attendant son arrivée pour débuter, comme une prophétie. Lorsqu’il demande ce qui se passe, on lui répond : « N’as-tu pas entendu? Accattone est mort ». Il se dirige vers un portail, mais on lui refuse le passage avec le reste du cortège. Il saute par-dessus la clôture : il trouve une belle vallée illuminée par le soleil et un homme qui creuse sa fosse dans l’ombre. Il demande timidement : « Dites, monsieur, ne pourriez-vous pas creuser un peu plus loin? La terre est toute sombre ici ». L’homme refuse, mais il insiste : « Juste un peu par-là. S’il vous plait, monsieur. La lumière y est meilleure ». L’homme rit de bon cœur et accepte.

Le film nous rappelle que nous ne pouvons pas soutenir notre bonheur et que nous ne sommes pas la source de notre propre être, de notre salut. Le drame ne tient pas à produire un résultat, mais bien de vivre dans un état de tension. Comme le Fiat de la Vierge, le « Que Ta volonté soit faite » prononcé par Vittorio, ainsi que son désir d’être enterré sous le soleil, soulignent quelque chose essentiel de la proposition chrétienne : de demander, de supplier le passage et la reconnaissance d’une Présence malgré nos incohérences ambigües, dans un éclair de liberté comme un état de tension pas encore satisfait, tendre vers le petit espace qui ouvre vers l’infini, vers le Mystère, afin que « l'amour de Dieu […] puisse prendre racine comme une fleur d'humanité même au milieu de des ruines de notre corps mort à moitié ».