"Hamilton": un aperçu de notre humanité brisée

«Hamilton», la comédie musicale racontant l'histoire d'un membre des pères fondateurs, nous révèle à nouveau le fondement de notre unité.
Claire Vouk

Le 3 juillet dernier, la comédie musicale "Hamilton" a été diffusée en première sur la plateforme de streaming Disney+, juste à temps pour le week-end de la fête de l'indépendance américaine. Cette pièce portant sur l'histoire américaine sur un fond de hip-hop est ainsi devenue accessible au grand public. "Hamilton" raconte l'histoire d'un membre souvent oublié des pères fondateurs, soit Alexander Hamilton, le premier secrétaire au Trésor des États-Unis.
Bien que le buzz entourant la pièce avait été immédiat et (en tant que personne ayant de nombreux amis qui sont des amateurs de comédies musicales) difficile à ignorer, je n'y avais jamais vraiment porté attention, sachant combien il était difficile de se procurer des billets. Toutefois, lorsqu’il est devenu possible de visionner le spectacle en streaming sur le web, je me suis dit que j’en profiterais pour voir de quoi il s’agissait. Même si je ne l’avais pas vraiment réalisé, le “timing” de cet événement était vraiment intéressant. À l’approche de la fête de l'Indépendance américaine, j'étais, comme beaucoup d'autres Américains, rempli d'un malaise à la suite du meurtre de George Floyd et des troubles civils qui s’en sont ensuivis. Les questions qui me trottaient dans la tête depuis un mois étaient encore plus exacerbées : "Y a-t-il quelque chose qui puisse unir la population des États-Unis ? "L'histoire et l'identité de mon pays ont-elles vraiment quelque chose à voir avec moi ?"

Je ne prétendrai pas que la comédie musicale m'a donné les réponses à ces questions, mais elle m'a certainement aidé à les regarder d'une nouvelle manière. J'ai été particulièrement frappé par la façon dont le spectacle met en valeur l'élément humain de l'histoire des États-Unis. Lorsque j'apprenais l'histoire à l'école, il était facile de la concevoir d’un point de vue “macro” : un ensemble d'idées abstraites ("Liberté" et "Justice") qui s'entremêlent à des événements majeurs (le Boston Tea Party, etc.). Mais "Hamilton", par son lyrisme ingénieux, illustre comment les idéaux que nous connaissons aujourd'hui en tant que "valeurs américaines" sont nés de désirs humains concrets. Ces désirs qui ont été l’élément déclencheur des événements qui ont mené à la fondation de notre nation.

Prenons par exemple le groupe de révolutionnaires débraillés dont Alexander Hamilton se lie d'amitié lorsqu'il s'installe pour la première fois en Amérique continentale. Chaque membre du groupe (avec son style de rap unique) a ses propres raisons, très humaines, de croire à l'effort révolutionnaire. Il y a Hercules Mulligan, un tailleur, qui voit la révolution comme une opportunité de promotion sociale et professionnelle. Il y a Lafayette, qui compatit avec l'effort américain en raison de ses similitudes avec les luttes de son pays d'origine, la France. Et il y a John Laurens, un abolitionniste passionné qui clame : "Nous ne serons jamais vraiment libres tant que les esclaves n'auront pas les mêmes droits que vous et moi", et qui rêve de fonder le premier bataillon entièrement noir. Chaque membre, non pas en dépit de son histoire personnelle imparfaite, mais à travers celle-ci, en est venu à reconnaître un idéal commun : "La liberté/la chose qu'ils ne pourront jamais nous enlever", qu'ils chantent à l'unisson.

L'humanité des pères fondateurs apparaît très clairement à travers le personnage principal de la pièce, soit Alexander Hamilton. L’histoire de sa vie est à sa face même un paradigme du rêve américain. Hamilton est né hors mariage sur une petite île des Caraïbes, puis est devenu orphelin à un très jeune âge. Il a été envoyé aux États-Unis pour y recevoir une éducation et, en raison du début de la guerre d'indépendance, il s’est engagé dans l’armée américaine. Ayant gravi les échelons de l'armée, Alexander Hamilton a servi de bras droit au général George Washington, qui, après la guerre, l’a nommé secrétaire au Trésor, le tout avant l'âge de 32 ans.

Il serait facile de concevoir Hamilton comme étant le self-made-man par excellence. Une phrase de la comédie musicale le décrit comme "un autre immigré/qui vient du bas de l'échelle". Si le spectacle, en général, semble considérer Hamilton avec admiration, il ne cache pas non plus ses faiblesses, notamment dans la deuxième partie de la pièce. Après un premier acte qui retrace essentiellement l’ascension fulgurante de Hamilton, le deuxième acte raconte plutôt deux erreurs critiques qu’il a commises, soit d’avoir été infidèle envers sa femme et le fait qu’il n’a pas réussi à dissuader son fils aîné de participer à un duel, qui causera ultimement sa mort.

Le plus beau moment de la pièce, à mon avis, se situe dans le sillage des méfaits de Hamilton. Alexander et sa femme, Eliza, ont déménagé dans un quartier plus calme de New York afin de mieux vivre le deuil de leur fils. Hamilton se tient aux côtés d'Eliza et chante seul leur chagrin : "une souffrance si terrible qu’elle ne peut être nommée." Eliza reste silencieuse et le visage de glace tout au long du numéro, mais à un certain moment, elle prend la main de son mari et elle se met à chanter avec lui. Il est alors sous-entendu qu'elle lui a pardonné ses erreurs. En chantant, le duo décrit l'action comme étant "une grâce trop puissante pour être nommée".
À ce moment, le récit du personnage principal de la pièce est inversé. Hamilton n'est plus en mesure de se reposer uniquement sur le mérite de ses réussites. Nous le reconnaissons plutôt comme un homme profondément imparfait, dont le seul espoir de rédemption, comme pour chacun d'entre nous, est une profonde miséricorde. Tout au long de la comédie musicale, Hamilton parle souvent de son héritage, de sa capacité à se faire un nom - "Ne soyez pas choqué quand votre livre d'histoire parlera de moi”. Mais au final, après la mort prématurée de Hamilton dans le cadre d’un duel, c'est Eliza, par amour pour son mari, qui préserve son héritage. Le spectacle se termine sur cette note, avec la chanson "Who Lives, Who Dies, Who Tells Your Story" (Qui vit, Qui meurt, Qui raconte ton histoire), dans laquelle Eliza détaille les efforts qu'elle a déployés au cours des 50 dernières années de sa vie, notamment la publication de grands volumes contenant les écrits de son mari et l'ouverture du premier orphelinat privé à New York.
En mettant l'accent sur Eliza à la fin de la pièce, plutôt que sur Alexander, les créateurs de "Hamilton" semblent vouloir nous dire quelque chose : la grandeur humaine ne réside pas seulement dans les réalisations, mais l'"histoire" de notre vie commence uniquement lorsque nos faiblesses sont regardées avec miséricorde. "Hamilton" m'a aidé à reconnaître les visages humains de l'histoire américaine. Bien sûr, mon pays n'est pas parfait - comment pourrait-il l'être, alors qu'il a été fondé par des humains imparfaits, comme Hamilton lui-même, et qu'il continue à en être composé ? Bien sûr, je n'ai pas la réponse à la question de savoir comment unir notre pays, qui semble toujours plus divisé. Toutefois, le fait d’avoir visionné "Hamilton" m'a ramené à un point de départ plus vrai : ma propre humanité imparfaite, et mon propre besoin qu'elle soit considérée avec miséricorde.