"Tout ce qui se arrive dans la vie est pour toi"

Au cours des derniers mois, Dr Capetti a combattu avec ses patients la COVID-19 en Italie, suite à sa présentation émouvante aux étudiants universitaires, nous avons décidé d'approfondir la conversation avec lui.
Adam Giancola et Alessia Berardi

Le 23 mai 2020, un groupe d’étudiants universitaires de partout en Amérique du Nord a assisté à une présentation virtuelle donnée par le docteur Amedeo Capetti. Depuis cinq mois, le Dr Capetti est au front dans la guerre contre le coronavirus en Italie. À notre grande surprise, il n’a pas limité ses propos à la crise sanitaire actuelle, mais a parlé de la beauté de sa vie et de sa découverte que Dieu est présent et qu’il l’attend tous les jours. Même si nous ne sommes pas des travailleurs de la santé, nous avons été particulièrement touchés par les mots du Dr Capetti, qui semblaient pertinents à notre vie aussi. Entre autres, il a parlé du drame du travail et de ses relations avec ses collègues, ses amis et sa famille qui ont évolué dernièrement. Nous avons été tellement fascinés par la joie et la fraîcheur de cet homme que nous l’avons contacté pour lui poser davantage de questions et en apprendre plus sur lui. Nous vous présentons ci-dessous des extraits de notre conversation qui a eu lieu le 8 juin 2020.


Adam: J’ai été très impressionné par ce que vous avez dit, car cela semblait contenir la promesse d’une manière de vivre et de travailler qui est pour moi. Ce qui me revient le plus souvent en tête, c’est votre insistance quand vous affirmez que ce que vous êtes appelé à faire à l’hôpital n’est en rien différent de ce que chacun de nous est appelé à faire. Vous avez donné comme exemple un de vos amis qui vous confiait que son travail lui semblait complètement banal et qu’il était incapable d’en voir le sens, contrairement à vous. Vous lui avez répondu : “Mais quand cette pandémie sera finie, le pays sera à genoux, et ton travail nous aidera à nous relever un peu.” Cette réponse m’a intrigué, car je constate en moi le désir de contribuer, de répondre aux besoins du monde, mais en même temps il semble qu’il y ait une contradiction entre vouloir faire quelque chose pour le monde et devoir aussi accomplir toutes les tâches futiles que mon travail demande. Parfois, j’arrive à faire l’un, mais j’oublie l’autre. Alors, on peut avoir un grand désir, mais on ne regarde pas les petites choses qui sont devant nous ; ou au contraire, on est tellement préoccupé par les petites choses à faire qu’on oublie notre désir de contribuer au monde.

Amedeo: Ce que je disais s’applique au travail, mais il y a quelque chose d’encore plus essentiel. Plus la conscience de Dieu est claire dans notre vie, plus on est heureux, certains, parce qu’on sait où s’en vont les choses et on n’a pas besoin d’avoir peur. Même quand tout le monde meurt autour de toi, ce n’est pas la fin. On voit donc les choses d’une manière complètement différente. C’est quelqu’un qui te demande d’être avec les gens, de les aider.

Pour moi, l’expérience de la Covid-19, c’était cela : je me suis dit que je devais dire à tout le monde une chose très importante dont la conscience m’est venue en vivant ces événements: nous ne possédons rien, tout est un cadeau. J’ai appelé un ami et je lui ai dit : “Puisque tout le monde te connaît, pourquoi tu n’écrirais pas quelque chose là-dessus?” Et il m’a répondu : “Non, fais-le toi-même.” Et alors, j’ai pensé : “Ok, si Dieu le veut, je le ferai.”

Il y a aussi une autre chose qui est essentielle. Je ne comprends pas pourquoi les gens savent tout d’un coup qui je suis. Chaque fois que je me demande pourquoi, je prends encore plus conscience de la présence de Dieu dans ma vie. Et c’est cette conscience qui fait bouger le monde, qui me fait bouger, car alors je bouge sans rien attendre en retour. Parce que ce que je fais est déjà un “retour”.

Je suis assez habitué à faire des plans à l’hôpital parce que je suis responsable de la recherche. Quand la pandémie a commencé, je me suis intéressé à la transfusion du plasma chez les patients covid en convalescence. Mais très vite, le gouvernement nous a dit d’arrêter. D’autres hôpitaux ont poursuivi notre recherche et ont obtenu de bons résultats, alors que chez nous, on ne pouvait rien faire. Le responsable du service d’hématologie m’a appelé, furieux, pour me dire : “Nous aurions pu être les premiers à obtenir des résultats, et maintenant on est à la traîne.” Moi, je peux être furieux pour une seule raison : ce traitement aurait pu aider des patients, mais nous n’avons pas eu l’occasion de l’essayer. Et cela, ça me rend triste. Mais je ne suis pas furieux que mon nom, ou que celui du responsable du service d’hématologie, n’apparaisse nulle part. Ce n’est pas mon problème.

Quand j’ai vu que beaucoup de professeurs d’université voulaient continuer la recherche, je leur ai dit : “Parfait, elle est à vous. Prenez-la et faites-en ce que vous voulez. Portez-la à son accomplissement, moi je n’ai pas besoin d’être là.” Je sais que j’ai déjà fait tout ce que je pouvais, donc je suis libre. Que je devienne célèbre n’ajoute aucune valeur à ma relation avec Dieu. Je peux n’être “personne” toute ma vie, mais dans cette relation, je peux être accompli, et c’est tout ce qui compte pour moi, c’est ce qui me rend vraiment heureux.

C’est une idée étrange à ne pas tenir pour acquis. Mais vous aussi, vous devez travailler et peut-être que vous deviendrez célèbres, et alors je dirai : “Je les connais!” Parfois, c’est ce que Dieu demande de nous, et on n’a pas à se mettre à l’arrière-plan. La seule chose à considérer est notre relation avec Lui. Donc, on lui demande : “Qu’est-ce que tu veux de moi maintenant? Me demandes-tu d’avancer? Je vais avancer. De reculer? Je vais reculer.” Heureusement, vous avez des amis pour vous aider dans ce travail, sinon vous risquez de ne jamais savoir si vous suivez votre idée ou ce qui vous est demandé.

Alessia: En ce moment, tout semble flou pour moi. Par exemple, j’étudie l’histoire médiévale, et je suis convaincue que c’est quelque chose qui m’est demandé - sinon je ne le ferais pas - mais en même temps je veux être sûre que je vais où je suis appelée. (...) Comment faire la différence entre quelque chose qui m’est demandé et quelque chose que je fais impulsivement et qui ne m’est pas demandé, même si je suis animée par de nobles idéaux?

Amedeo: Premièrement, ne t’inquiète pas de faire des erreurs. Quand on vit, on fait des erreurs. C’est d’ailleurs le plus important à se rappeler : on est toujours embrassés dans nos erreurs. C’est même plus que le pardon, parce que notre nature est de faire des erreurs. Si tu es consciente que tu fais des erreurs et que tu peux dire à quelqu’un qui est devant toi : “Pardon, recommençons”, ton erreur devient précieuse.

Ensuite, c’est la réalité qui t’aide à vérifier si tu as raison ou tort. Si tu as raison, tu seras contente ; si tu as tort, tu verras qu’après un certain temps tu deviendras anxieuse, triste, tu perdras le sommeil, etc. Mais aussi, peut-être que tu es triste et que tu perds le sommeil parce que les choses sont tragiques. Ces derniers mois, par exemple, je me réveillais toujours avec un noeud à la gorge, et tous les matins, c’était comme si je sortais d’un cauchemar. Mais après quelque temps, j’ai commencé à dire : “D’accord, mon Dieu, cette journée est à toi, amène-moi où tu voudras aujourd’hui.” Et ma journée devenait ouverte. Mais il faut comprendre que nous sommes humains, donc, ce n’est pas une erreur de se réveiller de cette façon. Je ne peux rien faire pour me réveiller différemment. En fait, ce serait stupide de me réveiller autrement, heureux de travailler avec la covid-19. Ce serait complètement irréaliste.

Avoir des amis te permet non seulement d’être conscient de tes erreurs, mais aussi de regarder quelqu’un qui t’attire grâce à la façon avec laquelle il traite les autres et comment il voit la vie. Je ne parle pas de n’importe quel ami, mais d’un ami qui, dès le début, t’apparaît comme nécessaire à ta relation avec Dieu. Il peut s’agir d’un prêtre, d’une soeur, d’un camarade de l’université, et même de tes propres enfants. Pour moi, c’est très important. Mes enfants ont tracé une ligne dans ma vie et je ne peux plus retourner en arrière.

Je vais vous parler de mon fils aîné, qui est maintenant marié. Il y a plusieurs années, nous participions à la collecte alimentaire : on allait dans les supermarchés et on invitait les gens à acheter de la nourriture pour les personnes défavorisées. Ce jour-là, mon fils était triste. Il m’a dit : “Tu m’as donné toutes les raisons pour lesquelles on fait cela, mais je ne suis pas convaincu.” Il a donc appelé un de nos amis qui est prêtre pour lui demander pourquoi il devrait le faire. Le prêtre lui a répondu : “La seule raison pour laquelle tu fais ce que tu fais est pour développer une relation avec Dieu.” Ces mots sont devenus comme un moteur. À partir de ce moment, mon fils a commencé à bouger. Il était tellement content de ce qu’il avait entendu que, quand il a fini le travail au supermarché, il a rejoint des amis avec qui il a eu une discussion passionnée à ce sujet. Il avait 16 ans à l’époque et vous pouvez imaginer combien à cet âge, les discussions peuvent être violentes. Il est revenu assez tard à la maison, nous a tout raconté, à ma femme et moi, puis s’est dirigé vers sa chambre. Mais après quelques secondes, il s’est retourné et nous a dit : “Vous voyez, je m’en vais dans ma chambre, et dans quelques secondes je vais oublier toutes les belles choses que j’ai vécu aujourd’hui. Elles ne sont plus aussi vives qu’il y a un instant. Mais je ne veux pas les perdre, et si vous êtes mes amis, vous devez m’aider à garder ce niveau de conscience tous les jours.” C’est cela l’amitié.

Adam: Une chose que vous avez dite aux étudiants était de ne pas se cacher : de montrer la beauté qu’ils ont rencontrée. Je trouve qu’il s’agit d’une hypothèse intéressante, mais souvent j’ai l’impression que je dois choisir entre être moi-même et ne pas m’imposer à l’autre personne. Et nous vivons dans une société - pas tellement différente en Italie, j’imagine - qui est envahie par le politiquement correct. Alors, je voudrais comprendre, que signifie ne pas se cacher? Ce qui m’a frappé de vous est que non seulement vous êtes certain et heureux, mais vous êtes aussi libres en face de vos collègues.

Amedeo: “Ne pas se cacher” est bien différent d’imposer quoi que ce soit. Le principal est ce que tu vis : la possibilité de vivre pleinement cette relation avec Dieu. Cela signifie se réveiller le matin, voir le ciel, et se dire : “Wow, c’est le ciel de Dieu pour moi!”, ou ta famille, tes amis, tout ce qui t’arrive dans la vie, car c’est complètement naturel que tout est fait pour toi. Si tu vis ainsi, tu es vraiment libre. Et si tu es vraiment libre, cela se transmet dans tes yeux et à travers tout ce que tu fais.

Parfois, j’entrais dans la chambre d’un patient et je faisais des blagues avec eux - même avec les patients très malades - pas parce que je suis inconscient, mais parce que je pouvais voir que c’était ce qu’ils voulaient, et cette blague venait d’un coeur joyeux. Elle venait d’un coeur qui sentait que la maladie n’était pas la fin. Parfois, je suggérais de faire une courte prière ensemble, et peut-être que c’est plus facile en Italie parce qu’il y a encore les traces d’une tradition chrétienne. Mais même avec mes étudiants, parfois on entrait et tout ce qu’on faisait c’était blaguer avec les patients. C’était comme cela que ça émergeait, et on ne pouvait pas faire autrement.

Alors, il pourra arriver que tes collègues, les gens autour de toi, vont dire : “Adam, comment peux-tu être ainsi?” Et à ce moment, tu ne peux pas te cacher. Si, à la place tu réponds : “C’est simplement dans ma nature”, ce serait faux, car ce n’est pas ta nature. Je sais en tout cas que ce n’est pas ma nature. Donc, je dois dire : “C’est pour telle et telle raison” et ils sont libres de dire “oui” ou “non”. Ça signifie, Adam, que tu ne peux pas expliquer comment tu es, tu ne peux pas expliquer ton visage, sans penser qu’il y a quelque chose au delà, quelque chose que tu ne peux pas comprendre.

Cela m’est arrivé il y a quelques années avec mes patients atteints du sida. La plupart me connaissent bien, car c’est une maladie chronique, et certains d’entre eux me connaissent depuis 15, 20, 25, 30 ans. Au début, quand l’un d’eux disait : “Ah, wow, tu es merveilleux”, je répondais : “Merci.” Mais c’est stupide. Pourquoi dire “merci”? Ce n’est pas comme si c’était une qualité naturelle. Alors, à la place, j’ai commencé à dire : “Tu sais, tu peux être comme je suis.” Dans le premier cas, en rencontrant quelqu’un qu’on admire, on se dit : “Je voudrais rester un peu avec lui”. Mais dans le deuxième cas, on commence à penser : “C’est une occasion pour moi aussi!”

Alessia: Quand on fait partie de CL, on entend souvent cette idée que “les choses sont données” et que “tout est un cadeau”. Mais je vois que pour vous, c’est vrai. J’étais très critique en entendant dire que vous feriez une présentation pour le CLU parce que je pensais que ce serait une sorte de témoignage héroïque de médecin au front contre la covid. Sauf que c’était exactement le contraire. Je suis vraiment curieuse de savoir comment vous en êtes arrivé à la conclusion que la vie est un cadeau. Il y a des moments où c’est évident pour moi, mais d’autres jours on dirait que rien n’est donné et je suis juste en colère contre tout.

Amedeo: C’est simplement une humeur passagère. Attention, car on est vraiment rapide à s’autoflageller.

C’est vraiment quelque chose qui est devenu possible à travers mes amis, en les observant, surtout à mon travail. Je pourrais vous raconter la très longue histoire de mon enfance, où j’ai commencé à voir que tout est donné. Mais à partir du moment où on rencontre des difficultés, on peut perdre cette conscience. Comme médecin, on peut s’imaginer qu’on fait avancer le monde. Je peux devenir un “dieu” ou un “ange” pour mes patients. Ils me disent : “Vous êtes un ange.” Je pourrais me contenter de cette étiquette et me dire : “C’est merveilleux, j’apporte Dieu à mes patients.” Mais quand le soir arrive et que je rentre chez moi, je remarque que mes mains sont vides parce que tout ce que j’ai fait dans la journée, c’est chercher mon image. Si je ne cherche que moi-même, ça ne sert à rien de continuer.

Avant, je disais : “Chaque patient est un cadeau pour moi”, mais c’était faux. Ce que je disais en fait, c’est : “Je suis un cadeau pour moi-même”. Et c’était évident, car je ne regardais pas vraiment mes patients. Avant, quand je disais que tout le monde était un cadeau pour moi, je mentais, car je cherchais mon image dans chacun.

La covid m’a aidé à comprendre cela et c’est ce que j’ai écrit dans l’article que j’ai envoyé au journal. Parfois, on ne se rend pas compte qu’on est en train d’avancer dans la vie, et c’est ce qui m’est arrivé : j’ai compris que je suis dépendant. J’ai compris que le patient m’est envoyé par Dieu, et donc, je dépend de mon patient. Et je commence à être certain que chaque situation est pour moi.

Dans la vie, on n’arrête jamais de découvrir. On peut dire une chose, utiliser les mêmes mots, et découvrir cinq ans plus tard que ces mots étaient beaucoup plus profonds que ce qu’on imaginait avant. Ce que je peux dire c’est que, avant, j’avais des patients qui m’étaient sympathiques et d’autres qui étaient franchement insupportables. Mais maintenant, même avec les insupportables - et ils le sont toujours! - il y a quelque chose de la tendresse de Dieu qui les embrasse, eux aussi. Donc, je les regarde d’une manière entièrement différente, parce que ce n’est plus seulement moi : je regarde Dieu qui les embrasse comme Il le fait pour moi. Et je ne suis pas meilleur qu’eux. Je ne veux pas faire de comparaison, mais simplement dire que cette personne, dans toute son insupportabilité, est un cri vers Dieu, même si elle ne le sait pas. Maintenant, cela est clair pour moi. Je vois que ce dont elle se plaint et qui prend toute la place dans son esprit, ce n’est pas juste une plainte vide, mais un cri vers Dieu. Alors, je reste avec elle et la regarder avec la tendresse que Dieu a pour elle et peut-être que, tôt ou tard, cette tendresse la rejoindra. C’est ce qui me rend libre. Je peux dire : “Cette personne est insupportable et je dois rester une demi-heure avec elle”, mais quand j’ai cette conscience, je passerais volontiers une demi-heure avec elle.